Les rencontres d’études africaines de France (REAF, Aubervilliers-Condorcet, 2026) ont été l’occasion pour nous de traiter du thème : « L’insertion dans ‘’le miracle posthume’’ et capitale du mouridisme, Touba : recompositions spatiales, intégration sociale et reconversions professionnelles ». En effet, la cité au dynamisme réputé, ‘’miracle posthume’’ de son fondateur a connu après une concentration-saturation, la construction en hauteur et l’extension, les greffes problématiques. Néanmoins, Touba détient des leviers d’intégration sociale et confrérique, les meilleurs atouts de la communauté. Mais aussi, Touba et le mouridisme constituent le berceau de l’économie sociale et solidaire sénégalais conquérants et intarissables en stratégies d’adaptation ? Ces éléments qui en font un laboratoire de réponses, un ‘’façonneur de la société sénégalaise’’ n’arrivent cependant plus à voiler ses nombreuses carences. Sa gouvernance informelle, la personnification de la législation locale, la posture subsidiaire qu’y tient l’Etat, l’essoufflement du paternalisme maraboutique face à la forte affluence de populations…sécrètent des défis, déficits, dérives à dimensions nationales (des reproductions-trahisons spatiales, malnutrition, lèpre, choléra, problème quantitatif et qualitatif de l’eau, inondations, assainissement, absence de services et d’Etat, stagnations sociales, délinquance…)
- Aujourd’hui encore, le miracle se poursuit…
Quel destin pour la capitale des mourides, plus particulièrement quelles démarches ou orientations de gouvernances économique, spatiale et spirituelle pour Touba sous l’effet d’une immigration massive alliée à une extension rapide ? La crise du bassin arachidier sénégalais depuis les années 70 (N Garambois, 2020 ; Freud, 1997 ; Mbodji, 1992) a motivé des stratégies de survie (A B Diop, 1992) dont l’urbanisation fulgurante (55°/° au Sénégal (ANSD, 2023)). Touba, avec un statut d’exterritorialité, tient une place singulière dans cette solution urbaine. La conjoncture et les invites répétées à rallier ‘’une terre de salut’’ du 3éme Khalif A Ahad (rta) en 1985 ont mené à un dynamisme toubien sans précédent, arguments immatériels et matériels ‘’d’un miracle posthume’’. En effet, l’agglomération a multiplié sa superficie par 21 en 27 ans, (575 ha en 1970 à 12 000 ha en 1997), sa population par 527 en 65 ans (2.127 habitants en 1958 à 1 120 824 habitants en 2023 (RGPH-5)), devenant la première commune sénégalaise. En termes de populations, le département de Touba-Mbacké est bien servi avec 65,36% de la population régionale devenant le premier département sénégalais. Cette donne est du fait que Touba connait une immigration massive religieuse, économique surtout de la part de ruraux désabusés (exemple des villages désertés de Ndindy vers Oumoul Khoura). Aujourd’hui, l’immigration à Touba, y est à la fois consolidante et compromettante car source de défis, de déficits et dérives.
Un dynamisme réputé : Aujourd’hui, à Touba, le commerce est le principal recruteur. L’émigration et l’immigration font que la cité a une économie sous perfusion tout en étant un berceau de l’informel sénégalais. L’informel, secteur de reconversion des immigrants y est à la fois cause et conséquence de l’immigration. L’agriculture est l’activité traditionnelle des religieux mourides et de leurs disciples, même si Touba n’a plus d’espaces cultivables, les productions agricoles s’y déversent avec d’importantes unités de collecte et de transformation.
Ce dynamisme est aussi dû à la dotation attractive en équipements et infrastructures socio-économiques de Touba par rapport à sa zone, un eldorado. Cette dernière dotation est un tir groupé : avec le sens du développement local des mourides envers leur capitale, même si ce patriotisme local se fait avec une désertion d’autres responsabilités locales, « aux khalifes urbanisant » mais aussi à l’apport de l’Etat courtisan et régalien. « Ainsi, sur les plans infrastructurels, de l’urbanisme et des opportunités : les accès à l’eau, l’éducation, à la santé, au transport, au réseau électrique et téléphonique y sont plus facilités que dans les zones de départ des immigrants. La couverture régionale en stations FM, réseau bancaire et de microcrédit est dirigée vers Touba. Le tourisme religieux y détient des arguments massue» (Sénagrosol, 2007; Kanté, 2009). Au plan immatériel, la ferveur religieuse chez l’homo-toubien est perceptible à travers : l’espace (la mosquée est le centre), le social (avec les dahiras et daaras), le professionnel (la libre entreprise, une forme d’espérance au ciel et non à l’Etat) et même le temps (le vendredi saint y est jour de repos).
- Sur le plan spatial
A 80% de provenance rurale, les immigrants des ‘’Santhianes’’ (nouvelles implantations) sont installés dans des parcelles gratuites, avec des abris de fortune, embellis progressivement grâce à divers concours. L’urbanisation toubienne s’est faite en deux étapes : simultanées et successives, que sont la concentration-saturation et l’extension avec de plus en plus de constructions en hauteur. En un moment, la disponibilité de parcelles au centre faisait s’y installer et par anticipation, des lotissements d’extension accueillaient des arrivants (simultanéité de la concentration et de l’extension) ; par la suite, le centre saturé, l’extension se poursuit (successives), avec environ 1000 parcelles lotissées entre 1976 et 1980 (C Guéye, 2002). Depuis, les années 2000, les services techniques ont préconisé la construction en hauteur qui s’est faite avec une réglementation informelle d’où la fréquence des effondrements.
En outre, l’urbanisation et la massification accélérées de Touba y sont aussi cause de reproduction-trahisons, de problèmes d’assainissement, d’inondations, de l’essoufflement de l’anticipation en lotissements de parcelles gratuites. Une nouvelle macrocéphalie après celle budgétivore dakaroise se trame. On peut ainsi parler à Touba de citadins, de banlieusards et de bidonvillois. Les haillons-villes font dénoncer par (Sow, 2020) que l’Etat soit relégué à un statut subsidiaire d’où des carences. Le centre (élitiste), la périphérie ancienne (embellie) et la nouvelle périphérie (à carences frappantes) pointent du doigt les défis l’inéquité spatiale et d’un besoin de compensation (Kanté, 2009 ; Sow, 2020), malgré une revendication d’autonomie territoriale (par des mosquées et marchés de quartier). Toutefois, un ralentissement de ce rush vers Touba est noté depuis S Sidy Makhtar (rta) 2010-2018, il invita au retour à la terre et à rester dans les terroirs. Touba semble t’il n’a plus ni les moyens ni l’intention de sa politique d’accueil.
Insertion et informel à Touba ou des réactualisations de la réponse mouride
La dévotion par l’organisation sociale
Le mouridisme est une offre de garantie par une figure tutélaire, (Magassouba, 1985) parlait de tendance à l’abdication. A la suite des soubresauts (esclavage, colonisation, crises dont celle agricole), Touba et le mouridisme constituent une réadaptation de la réponse wolof, avec les religieux à la place des anciennes royautés déchues recyclées à travers des mariages, une alliance « gagnant gagnant ». La qualité de disciples telle une haute station, des instruments de revendication de sa « mouridité », l’exercice de profession non intellectuelle, la tradition de migrants du baol baol sont aussi des marques de facilitation et d’homogénéité. La polygamie, le changement alimentaire, la synergie confrérique sont d’autres leviers d’intégration à Touba. Le mouridisme a une commodité attirante (culte dynastique, politiques, affairistes, prêcheurs, mondains, jeunes chômeurs, ruraux désabusés…entre autres, ne se privent guère d’exploiter le filon confrérique). Le mouridisme est une organisation structurée, hiérarchisée, ouverte, tolérante et compatissante des campagnes à l’international, opérant ou influant au-delà du religieux avec deux piliers fondamentaux que sont le daara et le dahira. L’apport considérable de l’ONG «Touba ça kanam » (Touba en avant, une transposition du Dahira en une institution moderne de société civile confrérique internationale) collectant des cotisations mensuelles de 1000FCFA des mourides. Elle a une importante capacité d’action mais est critiquée pour l’informalité de ses appels d’offre. Avec plus de 95% de wolofs tenanciers de la téranga (hospitalité) sénégalaise et 98,8% de mouride (Sénagrosol, 2007), l’intégration y est facilitée.
- La reconversion professionnelle des immigrants à Touba
L’idéologie mouride défend que «la sueur du travail conduit au paradis» (Wade 1968). Et, Fatoumata SOW décèle une tri partition du travail mouride : « Ces trois termes " al kasbou "(" Sache que l'abandon à Dieu, n’exclut nullement la " kasb " « le travail pour gagner son pain », " al amal " (se situe dans l'ordre du spirituel, du savoir religieux.) , et " al khidmat " (le fait de rendre service à la communauté)». Un contributeur décisif est «C Ibra Fall, le compagnon du guide ou le travail devenu condition suffisante » (Wade, 1968).
80 °/° des immigrants y sont ruraux et anciens agriculteurs et 80°/° d’entre eux ne cultivent plus d’où des reconversions. L’immigration est à la fois cause et conséquence de la disponibilité à Touba des emplois informels. Aussi, la migration nourrit l’informel qui entretient la microfinance, d’où un triangle qui se soutient
Touba constitue donc une offre de métiers et de milieux en appoint d’une agriculture déclinante. Lors de nos enquêtes de terrain, 100°/° déclarent une amélioration de leurs revenus mensuels de 50 000 F (en moyenne aux villages) à 124 000F dans Touba. Quand, (Sénagrosol, 2007) parlait de 95% de mieux être. L’informel est couvé par l’exterritorialité, l’absence de l’école, l’exonération de taxes, la spécialisation commerciale des baol baols étant, les toubiens versent dans l’informel avec le commerce premier recruteur (Kanté, 2009). Aujourd’hui, le commerce mouride est mondialisé (l’international des vendeurs à la sauvette, M6 (Moda GUEYE, 2001 et 2010, G. Salem, 1981, V. Ebin, 1992, S. Bredeloup, 2004). Et, les commerçants enquêtés (48) ne sont pas membres d’une association commerçante, l’affiliation à un marabout, un dahira semble être leur garantie. Le commerce et l’informel toubiens sont à l’origine d’une manie à improviser des marchés en vitesse de croisière lors du grand Magal, malgré d’innombrables marchands ambulants (Le délégué Syni Diéne parlent de plus de 26 marchés…Et Baye Samba Diop pour corroborer cette densité de Touba en marchés, relève qu’entre son marché de Darou Marnane et Ocass, 3 Km se trouvent 5 marchés). Plus ils sont centraux, plus ils sont importants, d’où la domination d’Ocass et Darou khoudous. Aussi, face au peuplement rapide et à la saturation, la solution est des marchés spécialisés (marché agricole de Gare bou ndaw), intermédiaires (Oumoul Khoura), et centres commerciaux (dans Ocass).
Une industrialisation balbutiante, avec les PME d’agro-industries arachidières, de café, de céréales comme à Dendey et le projet de ZES (zone économique spéciale) à sa sortie, l’industrialisation constituera t’elle l’autre intarissable réponse de Touba ?
Une position prioritaire
Concernant le destin du dessein, les positions qui se font face sont que : sous sa forme de gouvernance informelle actuelle où l’Etat est subsidiaire, Touba sécrète des défis à dimensions nationales et carences susceptibles de mener à une implosion, une ‘’ingouvernementabilité’’ (Kanté, 2009 ; Djibril Sow, 2020). Et plus récemment, Touba première commune sénégalaise dans Mbacké premier département sénégalais, devrait jouir d’un statut plus poussé, une autonomie à l’image du Vatican (Cheikh Gueye, Ahmadou Bamba Diagne, Cheikh Bamba Diéye, Seneplus, 2024). C Coulon relevait une tendance de certains musulmans à aller à l’encontre des intérêts nationaux pour ceux communautaristes. Et, cette massification voulue continuera-t-elle à renforcer la puissance khalifale et du mouridisme (poids démographique et par dérivées politique, financier…) ou sera-t-elle source d’une implosion ?
La République est garante de l’intérêt et de l’unité nationaux, d’une volonté commune de vie commune en harmonie et égalité devant les textes fondateurs, la loi. Ainsi, pour nous panafricains, la question est de savoir comment consolider, étendre nos frontières vers les Etats Unis d’Afrique que de partitionner le pays vers une perdition (le Sénégal n’a nul besoin de deux Gambie dans son ventre). Quoique, nos politiques de décentralisation, de gouvernance mèneront progressivement à un Etat-figurant garant.
Aussi, notre humble avis est que ‘’le mystique fondateur’’ rêvait d’une cité religieuse avec ce que cela implique comme réserves, sacralités, sciences (Matlaboul Fawzaini et Wa lakhad karamna) mais pas forcément d’un pouvoir terrestre d’où une nette distinction entre prérogatives, préceptes religieux et affaires publiques serait une régulation pour Touba. Aussi, face aux défis, déficits, et dérives en son sein, le constat est qu’une métropole ne peut pas se gérer tel un hameau. Dans Touba où la personnification de la loi est l’une des principales sources de maux, plus d’Etat est, aujourd’hui, une nécessité. La position prioritaire est donc que la République doit se donner les moyens de contrôler, d’assister chaque portion du territoire en vue de la sauvegarde de l’unité nationale.
Bon Magal !
P B Moussa Kanté,
Chercheur en développement au laboratoire Lares (Université Gaston Berger de St Louis) / Mouvement des étudiants panafricains de l’Université de St Louis du Sénégal (MEPUS)






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